Découvert

Soda venait de passer trois mois chez Ndèye Astou. C’était une adepte de l’entretien et ses talents culinaires étaient appréciés par tout le monde. Cependant, elle n’a jamais demandé la permission pour aller chez elle.

La fête de Tabaski vint et passa. Ceci, ajouté au fait qu’elle avait morphologiquement changé, poussèrent Ndèye Astou à lui demander des explications sur son état de santé. Elle la trouva dans la cuisine en train de monologuer.

 

– Bonjour, madame, dit-elle en faisant une génuflexion à la vue de sa patronne.

 

– Bonjour Soda, répondit-elle. Est-ce qu’on peut parler ? lui demanda-t-elle avec une fermeté qui l’ébranla. Le cœur de Soda battait la chamade. Elle avait le pressentiment que ce qu’allait lui dire sa patronne n’allait pas lui plaire. La peur et l’inquiétude l’envahissaient mais elle s’exhorta au calme.

 

– Bien sûr Madame. Je vous écoute, répondit-elle en déposant le couteau sur la paillasse de la cuisine, les mains tremblantes.

 

– Pourquoi ne m’as-tu jamais parlée de ton état de grossesse ? lui demanda -t-elle, la crispation se lisant sur son doux visage. Elle était dévorée par la curiosité. Soda s’attendait à cette question. La grossesse est une chose que l’on ne peut pas cacher éternellement.

 

Elle se tut un moment puis décida de répondre à la question avec franchise. Le chagrin se lisait dans ses yeux lugubres. Ndeye Astou, s’approcha d’elle, lui tint la main, comme pour l’encourager à parler. Elle avait vraiment besoin de réponse car son mari aussi se posait des questions sur l’état de santé de Soda.

 

– Je ne vous ai rien dit, de peur que vous me mettiez à la porte. Depuis toute petite, j’ai eu une vie très secouée. J’ai grandi dans une famille polygame. Mon père nous a délaissées ma mère et moi au profit de sa seconde épouse. C’était dur à gérer. Surtout après que mon père ait répudié ma mère pour je ne sais quelle raison. Là, débuta mon calvaire. Ma marâtre me maltraitait tous les jours. Je devais effectuer toutes les tâches ménagères de la maison et…

 

Des larmes commencèrent à perler ses joues. Ndeye Astou lui tendit alors un mouchoir puis lui tint de nouveau affectueusement la main. Elle attendit que ses larmes se tarissent puis continua.

 

– Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de ma mère. Je n’ai aucune idée de l’endroit où elle peut se trouver en ce moment. La retrouver est mon souhait le plus ardent. Raison pour laquelle j’ai trouvé refuge dans les études.

 

J’ai toujours fait partie des meilleurs élèves de mon lycée. Il y a environ six mois, je tombais fréquemment malade. Ma demi-sœur m’a alors conseillée d’aller à l’hôpital pour savoir ce qui clochait. Ce que je fis sans hésiter. Ce jour-là, je fus ébahie lorsque le médecin me fit savoir que j’étais enceinte alors que, de toute ma vie, je n’ai jamais eu de rapports sexuels. Je n’ai jamais eu de copain. Je vous le jure…

 

Craignant d’infliger l’ignominie à ma famille, j’ai pris la décision de partir en laissant une lettre à ma demi-sœur qui a toujours été là pour moi. Voilà comment je me suis retrouvée ici, finit-elle entre deux sanglots.

 

Ndèye Astou la prit alors dans ses bras. Elle avait vraiment pitié d’elle. Bien que son histoire soit absolument bizarre, elle avait confiance en elle. Une lueur de sincérité se lisait dans ses beaux yeux marrons.

 

– Ne t’en fais pas, ma chérie. C’est fini maintenant. Je suis désolée pour ce qui t’es arrivée. Et vraiment j’ai de l’estime pour toi. Soda, ébahie, écarquilla les yeux. « Comment ça, elle a de l’estime pour moi ? Comment est-elle parvenue à croire à mon histoire ? Cette histoire qui semble si invraisemblable ! » pensa-t-elle.

 

– Oui, continua Ndèye Astou. Tu pouvais bel et bien prendre la mauvaise voie en faisant comme la majeure partie des jeunes filles se trouvant dans des situations similaires : la prostitution. Mais tu as décidé d’aller travailler, vivre du fruit de ton labeur. Je suis fière de toi Soda. Une chose est sûre : tu ne seras plus considérée comme une domestique dans cette maison. Dorénavant, tu fais partie de la famille. Tu continueras tes études après ton accouchement.

 

– Oh… Je ne trouve même pas les mots pour vous remercier, dit-elle les larmes coulant à flot sur ses joues. Mais cette fois-ci, il s’agissait de larmes de joie.

Quand Ndèye Astou expliqua à son mari ce qui était arrivé à Soda, dans les détails, il fut très bouleversé. Il décida alors de la prendre en charge. Il fit à sa femme la promesse de considérer Soda comme un membre de la famille.

Le mari de Ndeye Astou s’appelait Abdoul Diallo. Il était professeur de mathématiques avant de devenir le proviseur du Lycée Blaise Diagne de Dakar. Il avait épousé Ndèye Astou lorsqu’elle avait 18 ans. C’était une de ses élèves à l’époque. Il a dû faire énormément d’efforts pour que les parents de cette dernière lui accordent la main de leur fille.

Les jours passèrent. Soda était à son neuvième mois de grossesse. N’étant plus en mesure d’effectuer une quelconque tâche ménagère, Ndèye Astou, lui interdit formellement de toucher à quoique ce soit. Elle prit congé et se chargeait d’effectuer, elle-même toutes les tâches ménagères. Elle lui avait acheté des vêtements plus amples car elle était devenue très grosse. De toute sa vie, Soda n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi gentil.