Flashback

Le soleil brillait de tous ses feux sur Dakar, et la température avait dépassé la barre fatidique des quarante degrés bien avant midi ; on aurait pu faire frire un œuf sur le trottoir. Soda Diallo était là, devant le centre de santé Nabil Choucair, pleurant à chaudes larmes.

Elle éprouvait une souffrance terrible, une douleur viscérale. Aucun mot gentil, aucun résonnement ne semblait tarir la source brûlante de ses larmes ; des larmes versées à cause de l’amère nouvelle que le médecin venait de lui annoncer.

 

– Ah te voilà, dit Diama en apercevant Soda. Je t’ai cherchée partout, ajouta-t-elle.

Tête baissée, les yeux gonflés de larme, Soda demeura dans un mutisme parfait.

Les griffes de la peur étreignirent aussitôt le cœur de Diama.

– Mais que se passe-t-il ? articula-t-elle dans un murmure à peine audible.

 

– Le médecin a dit que je suis enceinte de trois mois, répondit-elle entre deux sanglots. Une douleur lancinante provenant des profondeurs de ses entrailles l’embrasait. Diama resta muette de stupeur, face à cette révélation.

 

-Diama, je n’ai jamais eu de rapports sexuels, je te jure. Je, je … balbutia-t-elle avant d’éclater en sanglot.

Diama la prit aussitôt dans ses bras.

 

– Ne pleure pas s’il te plait, murmura-t-elle, avec compassion, profondément remuée par la situation dans laquelle se trouvait sa grande sœur.

Je suis sûre et certaine que le médecin s’est trompé. Il a sans doute confondu tes résultats avec ceux de quelqu’un d’autre. Tu ne peux pas tomber enceinte, sans avoir eu de rapports sexuels.

 

– Ah petite sœur, j’ai tellement mal… J’espère de tout cœur que le médecin se soit trompé, dit-elle, encore secouée par cette nouvelle.

Âgée de 17 ans, Soda Mariame Diallo était une très belle jeune fille, de taille moyenne avec une très belle dentition. Elle était de teint marron et ses yeux étaient tout simplement magnifiques. Issue d’une famille peulh, elle vivait dans la maison familiale avec son père, sa belle-mère et ses demi-frères, à Grand-Yoff, dans le quartier d’Arafat.

C’était un quartier à très forte densité. Les conditions de vie des populations s’avéraient alarmantes tant la concentration de personnes dans certains secteurs dépassent tous les standards. Sa mère, du nom d’Anta Ndiaye avait été répudiée lorsqu’elle avait 12 ans. Elle se souvenait encore de ce jour funeste. D’aucuns disaient que ses parents avaient été maraboutés.

Anta était une femme battante, une femme endurante, une femme dévouée prête à tout pour le bien-être de sa famille. Issue d’une famille wolof, elle avait tout le mal du monde pour s’intégrer dans le milieu peulh. Sa belle-famille ne l’appréciait pas du tout. Elle lui cherchait tout le temps des problèmes.

Au fil du temps, sous la pression de sa belle-mère, son mari Abdoul Diallo finit par prendre une deuxième épouse. Là, débuta le calvaire d’Anta et de sa fille.

 

Abdoul Diallo finit par les délaisser au profit de sa seconde épouse. Il ne s’occupait plus d’eux ; et leur adressait à peine la parole. Soda en a beaucoup souffert.

Le lien du mariage qui liait ses parents, fut rompu le jour où son père tomba sur un gris-gris placé sous le lit de sa maman. Bien que cette dernière lui ait juré n’avoir aucune idée de l’origine de cet objet, Abdoul Diallo ne voulut rien entendre. Il l’a mise dehors sans se soucier de leur seule et unique fille Soda.

Les voisins essayèrent tant bien que mal de la faire revenir sur sa décision mais il refusa catégoriquement de leur accorder ce qu’ils lui demandaient. Anta fit ses affaires, prit sa fille dans ses bras pour la dernière fois, puis s’en alla. Plus personne ne la revit. Elle était orpheline de père et de mère. Son mari et sa fille étaient sa seule famille ; et elle venait de les perdre. Le visage lugubre, elle partit, laissant sa fille entre les mains de son mari et sa coépouse, qui, depuis le jour où elle a quitté la demeure, ne cessaient de maltraiter Soda.

 

Soda se levait la première et se couchait la dernière. Elle devait associer toutes les tâches ménagères à ses études. Elle faisait la classe de Terminale ; et malgré ses corvées, elle avait toujours de bonnes notes. Le courage, la persévérance, l’assiduité l’animaient.

 

*

Soda ne mangeait plus à sa faim, et passaient des nuits blanches à pleurer. L’absence de ses règles confirma que le médecin ne s’était pas trompé. Ah la vie ! Qu’elle pouvait être injuste dès fois !

Elle qui avait tellement hâte d’avoir son Bac, d’aller à l’université… ; elle qui avait tellement hâte de quitter la maison familiale pour enfin se délivrer de ce calvaire.

 

Depuis le départ de sa mère, sa vie ne fut que souffrance. Sa tante lui menait la vie difficile et la montait tout le temps contre son père. Seule Diama se montrait gentille avec elle. Dès fois, elle l’aidait à effectuer ses corvées, en cachette. Sa tante, qui faisait tout pour les séparer, finit par s’en lasser. Diama et Soda s’aimaient beaucoup, depuis toute petite. Rien ni personne n’était en mesure de les séparer.

 

Couchée sur le dos, les mains derrière la nuque, Soda se lamentait de son sort, en silence. L’origine de sa grossesse la laissait perplexe. « Un enfant sans père ! » pensa-t-elle à voix haute. Il fallait qu’elle trouve une solution. Elle n’allait pas attendre que sa tante s’en aperçoive pour répandre la nouvelle dans tout le quartier. Elle ne pourrait point supporter cette humiliation.

 

De plus son père n’hésiterait pas à la mettre dehors. Sa décision était prise : elle allait quitter la maison familiale. Pour aller où ? Soda faisait face à un sacré dilemme. Mais quelle que soit la situation, elle ne passerait pas une nuit de plus à la maison. Elle se leva du lit, fit ses affaires, laissa une lettre à Diama avant de s’en aller.

 

« Chère petite sœur,

Je t’écris cette lettre pour te faire mes adieux et en profiter pour te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi. Malgré la pression de ta maman qui a toujours voulu nous séparer, tu as toujours été là pour moi ; tu m’as toujours soutenue et protégée envers et contre tout. Vu la gravité de mon problème, j’ai pris la décision de m’en aller avant que les gens ne s’aperçoivent de ma grossesse. Père ne mérite pas que je lui inflige tel opprobre d’autant plus que je n’ai aucune idée de l’identité de l’auteur de cette grossesse. Je te demande juste une faveur : n’en parle à personne et surtout n’essayez pas de me retrouver. Puissions-nous nous retrouver, petite sœur. Je t’aime.

Soda Diallo »

 

Pour la première fois de sa vie, Soda passa la nuit dehors, sur le trottoir, au regard étonné des passants. « Comment une aussi belle jeune fille pouvait se retrouver dans une pareille situation ! » se demandait un vieillard en voyant Soda, allongée sur le trottoir, un petit sac lui servant d’oreiller. Cette nuit fut très longue pour elle.

 

Tôt le matin, elle se leva, entra dans les toilettes d’une station à essence qui se trouvait à Castor, pour se débarbouiller. Elle eut soudain la brillante idée d’aller chercher du travail. Babysitting, ménagère, cuisinière, elle était prête à faire n’importe quel boulot pour subvenir à ses besoins et à ceux de son futur enfant. Alors, porte par porte, Soda saluait poliment les chefs de familles avant de leur faire part de son désir de travailler comme ménagère. Hélas rien.

 

Elle passa la journée à chercher du travail en vain. Encore une nuit de plus dans les rues ! pensa-t-elle ! Si seulement sa mère était là !

Elle se servait de l’argent que lui avait donné Diama, la veille de sa fugue pour s’acheter à manger. Diama lui remettait de l’argent à chaque fois que son petit-ami lui en donnait. Elle partageait tout avec sa demi-sœur.

 

Soda ne trouva du travail qu’au troisième jour. Elle devait s’occuper d’un appartement très luxueux de trois chambres et d’un salon ; faire le ménage, le linge et la cuisine pour un salaire de cinquante mille francs. L’appartement se trouvait à Mermoz-Sacré-Cœur. La maitresse de maison s’appelait Ndèye Astou Diop.

Agée de 24 ans, elle vivait avec son mari et ses deux enfants. Elle était à la recherche d’une domestique apte à passer la nuit chez elle. Ce qui correspondait au profil de Soda.

Soda voulu lui parler de sa grossesse mais, s’abstient de peur qu’elle ne la renvoie alors qu’elle était sans abris. Pendant combien de temps devrait-elle encore lui cacher cette grossesse ?

Toutes les nuits, elle se demandait par quel moyen elle était tombée enceinte. Une question dont personne n’avait la réponse.

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